Si
vous faites cette supposition, que tous les hommes qui peuplent la terre sans
exception soient chacun dans l’abondance, et que rien ne leur manque, j’infère
de là que nul homme qui est sur la terre n’est dans l’abondance, et que tout
lui manque. Il n’y a que deux sortes de richesses, et auxquelles les autres se
réduisent, l’argent et les terres : si tous sont riches, qui cultivera les
terres, et qui fouillera les mines ? Ceux qui sont éloignés des mines ne les
fouilleront pas, ni ceux qui habitent des terres incultes et minérales ne
pourront pas en tirer des fruits. On aura recours au commerce, et on le suppose
; mais si les hommes abondent de biens, et que nul ne soit dans le cas de vivre
par son travail, qui transportera d’une région à une autre les lingots ou les
choses échangées ? qui mettra des vaisseaux en mer ? qui se chargera de les
conduire ? qui entreprendra des caravanes ? On manquera alors du nécessaire et
des choses utiles. S’il n’y a plus de besoins, il n’y a plus d’arts, plus de
sciences, plus d’inventions, plus de mécanique. D’ailleurs cette égalité de
possessions et de richesses en établit une autre dans les conditions, bannit
toute subordination, réduit les hommes à se servir eux-mêmes, et à ne pouvoir
être secourus les uns des autres, rend les lois frivoles et inutiles, entraîne
une anarchie universelle, attire la violence, les injures, les massacres,
l’impunité.
Si
vous supposez au contraire que tous les hommes sont pauvres, en vain le soleil
se lève pour eux sur l’horizon, en vain il échauffe la terre et la rend
féconde, en vain le ciel verse sur elle ses influences, les fleuves en vain
l’arrosent et répandent dans les diverses contrées la fertilité et l’abondance
; inutilement aussi la mer laisse sonder ses abîmes profonds, les rochers et
les montagnes s’ouvrent pour laisser fouiller dans leur sein et en tirer tous
les trésors qu’ils y renferment. Mais si vous établissez que de tous les hommes
répandus dans le monde, les uns soient riches et les autres pauvres et
indigents, vous faites alors que le besoin rapproche mutuellement les hommes,
les lie, les réconcilie : ceux-ci servent, obéissent, inventent, travaillent,
cultivent, perfectionnent ; ceux-là jouissent, nourrissent, secourent,
protègent, gouvernent : tout ordre est rétabli, et Dieu se découvre.